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Novembre 2005, Volume 26, Numéro 1

Bulletin de santé publique



Le défi de l'information
Dans la lutte contre le tabac

François Morin
Chargé de projet, Service d’information sur le tabac et la santé





La lutte contre le tabac a connu diverses phases et évolutions au cours du dernier demi siècle et bien du chemin a été parcouru depuis les premiers rapports et les premières études faisant état des effets nocifs du tabac sur la santé (1952). On en est venus progressivement à clairement identifier un adversaire principal dans cette lutte : l’industrie du tabac qui tentait, par tous les moyens, de dissimuler la nocivité de ses produits afin d’attirer une nouvelle clientèle, alors que, pour les défenseurs de la santé, l’objectif était principalement de dénoncer cette stratégie et de faire agir les autorités politiques dans le sens de la protection de la santé publique.

L’approche adoptée par les promoteurs de la santé publique a permis le recul du tabac sur plusieurs fronts : les lois ont été renforcées, les nonfumeurs mieux protégés et la prévalence du tabagisme dans notre société a diminué de façon importante (par exemple, 1997 : 34 % – 2004 : 22 %). Et si l’industrie continue à vouloir minimiser les dangers de ses produits, ses efforts ont de moins en moins d’impacts.

Un des derniers gains est d’ailleurs le renforcement de la Loi québécoise sur le tabac par l’adoption à l’unanimité de la loi 112 au mois de juin dernier. Ce succès a, entre autres, été possible grâce au soutien de l’opinion publique. En effet des années de lutte pour faire connaître les méfaits du tabac ont finalement porté fruit et l’opinion publique était mure pour aller plus loin. Cependant il ne faudrait pas se réjouir trop vite car justement, cette source de succès, cette prise de conscience populaire, est désormais utilisée par nos adversaires.

En effet, l’émergence du discours sur les choix et la liberté individuelle, qui s’articulent en une équation très simple : de nos jours il est impossible de ne pas connaître les méfaits du tabac, donc les fumeurs font un « choix » en connaissance de cause et sont responsables de ces « choix », vouloir intervenir dans ce « choix » est une atteinte à la liberté individuelle, argument auquel auront à faire face l’ensemble des intervenants concernés par la santé publique au cours des prochaines années.

Après avoir nié pendant des décennies la nocivité de leurs produits, nos adversaires glissent de plus en plus vers le « Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus » ou, si vous préférez, le partage non pas des responsabilités, mais de la culpabilité. En cela, comme dans le discours sur les « droits » individuels, le lobby du tabac se rapproche de plus en plus du lobby américain des armes avec son « Ce ne sont pas les armes qui sont dangereuses mais ceux qui appuient sur la gâchette » (!). Peut-être entendrons-nous bientôt que ce ne sont pas les cigarettes qui sont dangereuses mais ceux qui en inhalent la fumée!

Pourtant, l’acquisition de la dépendance tabagique s’installe maintenant vers 11-12 ans et, pour plusieurs, seulement quatre cigarettes suffisent à entraîner une « carrière » de fumeur qui pourra s’étendre sur 40 ans. Les cigarettiers ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : entre 1965 et 1995, ils ont progressivement augmenté de 52 % le taux de nicotine dans leurs cigarettes.

Déjà, quand on regarde les réactions enregistrées au Québec lors du dernier jugement de la Cour suprême(1) par l’industrie et les partisans du tabac, nous trouvons des arguments de ce type : « Pourquoi poursuivre les compagnies de tabac alors que les fumeurs savent ce qu’ils font quand ils fument » et aussi, de la part de l’industrie « Les gouvernements qui sont au courant des effets de la cigarette en profitent largement via les taxes ». Les fumeurs ne sont plus victimes, mais coupables de leurs malheurs et les gouvernements sont complices. Tout cela, comme si le travail fait par les défenseurs de la santé lavait les cigarettiers de leurs responsabilités.

Bien que le fameux « choix » évoqué par les tenants du tabac ne soit en fait que le fruit d’une addiction à la nicotine savamment entretenue par l’industrie, ce discours ne doit pas être pris à la légère. L’idée que quelqu’un de correctement informé soit apte à exercer les choix qu’il désire est séduisante, mais dans les questions de santé, c’est également un piège. En effet l’accès à une grande quantité d’information ne garantit pas la qualité de celle-ci, ni que l’information pertinente se rende effectivement aux gens.

Cependant, malgré tout, il nous faudra désormais composer avec ce genre d’arguments et y répondre adéquatement même si la question du « choix » individuel ne s’applique pas vraiment ici.

Comment? En y répondant par une meilleure information et des campagnes et actions mieux ciblées. En effet nous ne pouvons pas nous contenter d’être une voix parmi un bruit de fonds assourdissant d’informations, mais nous devons d’abord nous assurer d’aller porter notre message auprès de la population. De plus nous devons être encore plus précis dans nos choix d’informations et dans la qualité de celles-ci, ceci ne veut pas dire de faire moins d’informations, mais d’informer mieux.

Enfin, si nos adversaires veulent jouer le jeu de l’information au public jusqu’au bout alors il faut redoubler d’ardeur afin qu’ils jouent cartes sur table. Car, avant de même prétendre au droit de choisir, il faut qu’ils assument le devoir d’information et de transparence qu’ils ont si vigoureusement combattu depuis des décennies.

De plus, les procès auxquels ils s’exposent dorénavant chez nous, témoigneront encore davantage de leur véritable nature de manipulateur et de prédateur.

1. Le 29 septembre dernier la Cour Suprême reconnaissait la validité de la BC Tobacco Damages and Health Care Costs Recovery Act qui facilite les poursuites envers les compagnies de tabac par la Colombie-Britannique.


Association pour la santé publique du Québec



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