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Novembre 2005, Volume 26, Numéro 1

Bulletin de santé publique



La détresse psychologique au masculin
Une problématique à mettre à l'agenda

Sylvie Louise Desrochers
Conseillère en communication, ASPQ




Tiré du film Pères Enjeux
Travailleur social au CLSC de Hull et préoccupé depuis plusieurs années par les questions liées à l’engagement paternel et à la santé des hommes, Dominic Bergeron utilise l’image suivante pour décrire la problématique de la détresse psychologique masculine : « C’est comme si on roulait dans une voiture et qu’un voyant lumineux s’allumait pour signaler un problème mécanique : au lieu de s’arrêter pour le régler, on continue à rouler quand même… On constate de nombreux signes que les hommes vont mal au Québec, mais est-ce qu’on s’en occupe suffisamment? Pourquoi ne fait-on pas de la détresse psychologique et du suicide des hommes des priorités de santé publique au Québec? On investit énormément en prévention des accidents de la route, pourtant, ceux-ci se classent loin derrière le suicide parmi les causes de mortalité! »

C’est cette préoccupation qui a amené M. Bergeron et son collaborateur de longue date, Robert Laliberté, organisateur communautaire au CLSC des Pays-d’en-haut, à mobiliser des partenaires et à mettre de l’avant un projet portant sur la détresse psychologique masculine et le suicide qui en constitue trop souvent l’aboutissement. Robert Laliberté explique : « Nous souhaitons contribuer à mettre cette question à l’agenda du système de santé. Et comme nous avons déjà expérimenté la formule du documentaire-fiction, qui fonctionne vraiment bien, nous avons décidé de mettre en place un nouveau projet de ce genre qui servira d’outil de sensibilisation à la détresse psychologique des hommes. »

Des données inquiétantes

Saviez-vous que le Québec présente l’un des pires profils en ce qui a trait au suicide masculin, si l’on compare notre situation à celle du reste du Canada et à la scène internationale? La détresse psychologique vécue par nombre de Québécois semble trop souvent connaître une fin tragique. Il suffit de jeter un coup d’oeil à différents indicateurs(1) de santé pour se convaincre de cet état de fait troublant.

En effet, le suicide constitue la principale cause de mortalité chez les hommes de 30 à 39 ans au Québec avec 33 % des décès(1997–1999), suivi par les traumatismes qui comptent pour 22 %. De plus, on soupçonne qu’une partie de ces morts accidentelles cachent en fait des suicides déguisés. En 1999–2001, le taux de suicide des hommes de 30 à 64 ans était de 41 pour 100 000 contre 11 pour 100 000 chez les femmes du même âge : on peut donc dire que les hommes s’enlèvent la vie près de quatre fois plus souvent que les femmes. Chez les Québécois de 30 à 64 ans, le taux de suicide s’est accru de 45 % depuis 1977 et cette tendance semble se maintenir. Dans un autre registre, l’espérance de vie d’un Québécois est de six ans plus courte que celle d’une Québécoise, une différence qu’on observe d’ailleurs dans l’ensemble des pays industrialisés.

D’autre part, quand on interroge les hommes eux-mêmes, leur détresse psychologique semble moins prononcée que celle des femmes : en 1998, 17 % des hommes de 30 à 64 ans présentaient un indice de détresse psychologique élevé contre 22 % de leur contrepartie féminine et ils affirment songer moins souvent au suicide (11 % contre 14 %). Les hommes éprouveraient-ils plus de difficulté à identifier les symptômes de leur propre détresse?

Pourtant, notre système de santé commence tout juste à réaliser l’importance de prendre en compte la santé des hommes dans ce qu’elle a de spécifique. C’est dans cette intention et à la suite de différentes pressions du milieu que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a mis sur pied, en 2002, le Comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes (2) Malgré ces débuts encourageants, la santé masculine demeure une dimension orpheline de la santé publique québécoise.

Les suites de Pères Enjeux

Les deux promoteurs du projet de sensibilisation à la détresse masculine, Robert Laliberté et de Dominic Bergeron, travaillent de concert depuis plusieurs années. Leur fructueuse collaboration a débuté avec la mise sur pied du projet de documentaire-fiction Pères Enjeux auquel l’ASPQ a été associée à titre de partenaire. Cet outil d’animation qui s’adresse aux parents, aux intervenants et aux élèves du secondaire et du CÉGEP vise la promotion de l’engagement paternel. Au documentaire d’origine se sont greffés un guide d’animation, un site Internet, un CD et un DVD, reflétant le souci des promoteurs de rendre leur projet accessible au plus grand nombre et de répondre à des besoins diversifiés. Les questions soulevées par Pères Enjeux vont du rôle du père dans une famille en mutation au partage des tâches et des responsabilités, et de la gestion des conflits au réseau social de soutien des pères.

Tout au long de la réalisation du projet Pères Enjeux, les deux promoteurs du projet ont animé plusieurs groupes de discussion qui leur ont permis de prendre conscience de la détresse vécue par les hommes et du peu de services qui leur sont offerts. Un constat qui s’appuie également sur les expériences vécues dans le cadre de leur travail d’intervention en CLSC. Robert Laliberté nous explique : « Plusieurs des thèmes de Pères Enjeux nous ont mis sur la piste de la détresse psychologique. Prenons la transformation de la famille : avec l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail et les modifications des rôles sexuels, les attentes de la société ont beaucoup changé face à l’engagement des pères. Tous ces bouleversements ont des répercussions, non seulement sur les pères, mais aussi sur les hommes en général et se traduisent souvent par un phénomène d’exclusion sociale. »

« Un autre thème, poursuit-il, qui nous a permis de réaliser ce qui se passe dans le milieu, c’est celui de la gestion des conflits. Actuellement, on dirait que notre modèle de résolution des conflits est peu adapté aux besoins des hommes. Ils ont souvent de la difficulté à gérer leurs conflits : on ne réalise pas¸qu’ils ont besoin d’aide et ils n’en demandent pas non plus. Enfin, quand on réussit à leur en apporter, ce soutien n’est pas toujours adapté à leurs besoins. On dirait que les hommes attendent trop avant de consulter, ils accumulent les frustrations, les malaises et quand certains d’entre eux finissent par consulter, c’est que leur situation est devenue très grave. Actuellement, au Québec, on est interpellé par des situations dramatiques auxquelles on assiste : des pères très souffrants commettent parfois des actes violents, envers eux-mêmes ou les autres, et ils vont parfois jusqu’au suicide. »

Dominique Bergeron ajoute : « Le dernier thème de Pères Enjeux qui nous a mené vers la détresse masculine, et sans doute le plus important, c’est la faiblesse du réseau de soutien des pères. Cela nous semble dû, en partie, à l’organisation sociale, c’est-à-dire à une offre de services insuffisante, mais c’est une responsabilité partagée puisque les hommes doivent, de leur côté, apprendre à faire appel aux ressources qui existent, même si elles sont peu nombreuses. La socialisation masculine se fait encore largement selon le modèle de l’homme fort qui ne vit jamais de problèmes. On a parcouru beaucoup de chemin en matière de partage des tâches et de façons de s’exprimer, mais il reste des défis importants à relever pour les hommes. Ils doivent apprendre à nommer leur souffrance, à en parler quand ils vont mal, à demander de l’aide. On s’est rendu compte, entre autres, que dans les situations de crises et les séparations, les femmes peuvent compter sur un bon réseau d’entraide – c’est très positif pour elles – alors que les réseaux masculins semblent plus fragiles. Ils connaissent très peu les ressources qui existent dans leur milieu. Quant aux réseaux personnels, disons que dans les « gangs de gars », on s’amuse ensemble, mais on ne parle pas nécessairement de ses problèmes. »

« On a rencontré beaucoup d’hommes, renchérit Robert Laliberté, qui ont abandonné complètement leur réseau personnel au profit de celui de leur conjointe. En cas de rupture, ces hommes subissent une double perte. À l’époque de nos parents, les réseaux masculins prenaient sans doute une place exagérée et les hommes étaient trop peu présents à la maison, mais aujourd’hui on semble être tombé dans l’excès inverse avec une quasi disparition des réseaux d’hommes. »

Une double perspective

Pour caractériser l’approche utilisée pour aborder le sujet de la détresse psychologique, Robert Laliberté et Dominic Bergeron font appel à deux images très évocatrices : celles d’un microscope et d’un télescope. « En général, quand on traite du suicide, nous explique M. Laliberté, on a tendance à utiliser un microscope : on se concentre sur l’individu, ses problèmes personnels, sa famille, etc. C’est important, dans la mesure où ça nous permet de montrer les petits gestes concrets que chacun d’entre nous peut poser, au quotidien, face à la détresse : comment peut-on être davantage à l’écoute des personnes qui souffrent? Mais sous cet angle, il peut aussi être tentant d’introduire des notions de culpabilité, du genre “ s’il avait voulu, il aurait pu s’en sortir ”. »

Dominic Bergeron poursuit : « C’est une tendance de notre société, on vit dans l’ère de la psychologie et de l’individualité, mais on ne peut pas se contenter d’un microscope, il faut élargir la perspective, prendre du recul. C’est pourquoi on veut aussi avoir recours à un télescope pour examiner cette problématique. Quelles sont les pressions sociétales que vivent les hommes? Quels sont les enjeux de société face au suicide? Quand autant d’individus s’éliminent dans une société, c’est le signe que celle-ci ne va pas très bien. Est-ce qu’on peut réduire cela à des difficultés individuelles? Nous, on croit que c’est un phénomène de société, mais ce n’est pas le message qui est véhiculé à l’heure actuelle. Avec le télescope, on questionne des valeurs sociales profondes : la consommation, l’individualisme, la performance, l’image de soi… »

« C’est d’ailleurs ce qui nous a donné l’idée d’intituler notre projet Je, me, moi, tu te tue; pour l’instant, c’est notre titre de travail » enchaîne Robert Laliberté. Celui-ci pousse la réflexion : « Bien sûr, ce n’est pas facile de traiter du suicide, d’abord à cause du tabou qui l’entoure. De plus, certains prétendent qu’à trop en parler, on risque d’entraîner davantage de suicides; d’autres pensent le contraire. Nous vivons dans une société axée sur le contrôle : on voudrait empêcher les gens de se suicider, mais je crois que cette approche est vouée à l’échec. Il me semble plutôt qu’on devrait passer du contrôle au support, passer de l’étape du Je, me, moi, tu te tue à celle du “ nous, vous, ils ”. On doit aussi chercher à rendre les services plus accessibles aux hommes pour mieux les rejoindre là où ils sont rendus. Parfois, il suffit de changements très simples, comme, par exemple, d’axer les activités davantage sur l’action plutôt qu’uniquement sur des discussions : cela correspond mieux au vécu de la majorité des hommes. » « Dans le film que nous préparons, conclut Dominic Bergeron, nous voulons montrer les deux dimensions dont nous venons de parler : celle plus micro, des gestes que chaque individu peut poser, sans oublier celle, plus macro, des changements qui doivent être mis en oeuvre dans les politiques familiales ou de santé, par exemple. À travers de telles revendications, on peut également avoir une emprise sur le problème de la détresse psychologique et du suicide des hommes. »

Des pièges à éviter

Tout comme ils avaient fait en débutant Pères Enjeux, les deux promoteurs de ce projet ont établi une liste des écueils qu’ils veulent éviter. Ainsi, le plus important piège qui guette un tel documentaire consiste à véhiculer un discours victimisant à l’endroit des pères. « C’est vrai, nous dit Dominic Bergeron, que les services offerts aux hommes sont inappropriés, mais c’est une responsabilité partagée du système de santé et des hommes eux-mêmes. Si on veut que les ressources se développent, les hommes doivent apprendre à les demander pour eux-mêmes, d’abord, et aussi, collectivement, pour l’ensemble des hommes du Québec. Par contre, si on verse dans la pitié envers les hommes ou le blâme à l’endroit des relations hommes-femmes, on ne peut que nuire à la mobilisation. En ce moment, il n’existe que très peu de structures d’accueil pour les revendications masculines. Tout ce qu’on voit, ce sont certains gestes d’éclat comme ceux posés par le groupe “ Fathers for justice ”. Bien sûr, de tels actes n’attirent pas du tout la sympathie du public, mais selon moi, ils traduisent surtout le désespoir de ceux qui les posent. Il faudrait plutôt trouver une façon positive de mobiliser les hommes. » D’autre part, les deux promoteurs souhaitent avant tout que leur documentaire ne soit aucunement culpabilisant envers ceux qui ont tenté de se suicider, ni pour l’entourage des suicidaires. C’est une tendance difficile à éviter puisque, comme le fait remarquer Robert Laliberté, les solutions potentielles tournent souvent autour du fameux « on aurait donc dû… ». De plus, Robert Laliberté et Dominic Bergeron insistent pour ne pas chercher à expliquer le suicide dans leur documentaire. Plusieurs recherches ayant été réalisées sur les causes de ce phénomène, celles-ci sont abondamment documentées et on admet généralement qu’elles sont multifactorielles. Leur travail vise plutôt à susciter la réflexion en montrant des scènes de la vie de quelques hommes.

Et vous, qu’en pensez-vous?

Tout au long de cet article, Robert Laliberté et Dominic Bergeron nous ont fait part, au sujet de la détresse psychologique masculine, de divers constats troublants basés tant sur des indicateurs de santé que sur leurs propres expériences d’intervenants et d’hommes engagés dans leur milieu. Cette problématique suscite-t-elle votre réflexion? En avez-vous déjà discuté dans votre milieu?

Si la question de la détresse psychologique et du suicide au masculin vous préoccupe et vous interpelle, nous aimerions vous entendre sur ce sujet. Vous pouvez faire parvenir vos réflexions, commentaires ou questionnements à l’ASPQ.

1. Toutes ces données sont tirées du feuillet Un portrait de la santé des hommes québécois de 30 à 64 ans par Chantal Lefebvre, Institut national de santé publique du Québec, Québec, 2004, 20 p.

2. Les hommes : s’ouvrir à leurs réalités et répondre à leurs besoins, Rapport du Comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes, Québec, MSSS, 2004, 42 p. et annexes.


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